Graphique d'un lézard à deux têtes d'eXistenZ

Transcription : Le festin nu : musique

HOWARD SHORE : Les choses évoluent quand vous travaillez sur un film. Vous avez des idées et vous avez tendance à les suivre. Une chose que j’ai apprise a été de suivre chaque idée que j'avais. La pister et chercher pourquoi j'avais eu ce rêve ou ce qu’était de ne pas décourager les idées. Les développer.

Et avec Ornette, c’était juste une idée. Je me rappelle un enregistrement...Je travaillais sur Le festin nu, et j’ai parcouru toute l’œuvre de Burroughs, essayant de trouver des références musicales. Il n’y en avait en fait pas beaucoup. Et j’essayais de créer – Je savais que je voulais créer le monde d’Interzone dans le film. Et je me rappelais un enregistrement qu’Ornette avait fait. C’était des années soixante, ça s’appelait Midnight Sunrise. C’était une collaboration entre Ornette et les Master Musicians de Jajouka. C’est l’un des plus anciens orchestres au monde, plus de 400 ans. C’est un orchestre marocain et ils vivent sur les montagnes du Rif, les montagnes de l’Atlas en Afrique du nord. Il était allé là-bas et avait fait un enregistrement avec eux, un enregistrement live. Avec Robert Palmer, en fait. Et je me suis dit, « C’est intéressant. C’est un grand artiste de jazz. » Comme Burroughs enregistrant avec... un orchestre marocain. Parce que... beaucoup du Festin nu fait référence à l’Afrique du nord et à Tanger. J’ai joué ça pour David et il a dit, « C’est Interzone. Ce son. » Et c’est un son sauvage. C’est un orchestre africain. Je veux dire, ils jouent avec des rhaitas et des flûtes ney. C’est une tribu berbère. Ils jouent des percussions et c’est très sauvage, un type de musique très expressif.

Donc je me suis dit, « Et si j’appelais Ornette? » Je le connaissais de Saturday Night Live. J’avais à l'occasion eu la chance de mettre différents artistes au programme et j’avais invité Ornette Coleman. Juste parce que j’étais un fan. Donc je connaissais Ornette. Je l’ai appelé, il était à Copenhague, et il a dit que ça l’intéressait. Je l’ai rencontré à Londres et on en a parlé plus longuement. Ensuite j’ai construit un petit trio avec lui, avec son fils Denardo Coleman et un bassiste français, Barre Phillips. Et on s’est mis au travail. Le morceau était écrit pour le London Philharmonic et Ornette.

J’ai composé un morceau comme si j’écrivais la musique du film. J’ai composé une musique symphonique et j’ai ensuite ajouté Ornette. Je veux dire, je l’ai écrite pour lui. J’ai utilisé une technique avec lui que je pensais être intéressante en ce que…je l’avais dans le studio avec les écouteurs, mais il jouait en direct avec l’orchestre. Et j’avais Denardo était dans une cabine insonorisée. Une partie de la musique, en fait une grande partie, avait été composée en ces tangos très lents pour évoquer, vous savez, l’aspect colonial du Maroc et de Tanger. Elle avait ce tempo lent que l’orchestre jouait. Denardo jouait des rythmes binaires ou ternaires sur la batterie. Très vite. (IMITE DES SONS DE PERCUSSION) Je donnais ça à Ornette et, bien sûr, il jouait sur Denardo, parce qu’il entendait son fils jouer ces rythmes. Donc il a joué ces magnifiques phrases be-bop à la Charlie Parker par-dessus l’orchestration lente. Et parce qu’il est un grand artiste de jazz, il jouait à l'intérieur de l’orchestre. Il trouvait des sections de l’orchestre et il jouait dedans, se fusionnait avec. Vous savez, les musiciens de jazz jouent les uns contre les autres, ils jouent avec ça, les uns contre les autres. Il y a ce flux d’idées constant qui passe. Donc il travaillait en quelque sorte avec l’orchestre de cette façon. C’était une session merveilleusement créative. Je la dirigeais et Ornette se sentait bien à jouer avec un orchestre symphonique de cette façon. Donc les résultats sont, je crois, comme vous le savez, très... Ils ont beaucoup de liberté en eux. Je pense – j’espère qu’ils capturent l’essence du monde de Burroughs et du Festin nu.